Chèr·e lecteur·ice,
Editorial text by Maria Dogahe, Elia Ephron & Dagmar Dirkx
Chèr·e lecteur·rice
Vous arrive-t-il parfois de vous sentir seul·e ?
Nous avons certainement connu cela, même si ces dernières années, nous avons ressenti quelque chose de différent. Nous nous connaissons depuis un certain temps déjà, nous pouvons donc nous confier à vous en toute confiance : on s’est parfois senti comme un fardeau, vulnérables et sans domicile, dépendant·e·s de nos partenaires. Même si on s’est parfois senti comme un fardeau, au moins on ne s’est pas senti seul·e·s. Au contraire, nous avons été entouré·e·s par vous toustes, à travers de nombreuses étapes et programmes. Alors que notre théâtre est lentement en cours de reconstruc-tion, nous avons dû demander à d’autres de mutualiser l’espace et les ressources, s’engageant dans ce qui de-viendra une collaboration de cinq ans.
Il ne s’agit pas ici de romantiser notre situation ; il n’est pas facile de demander le soutien des autres. Dans un monde où l’on nous enseigne à être notre propre petite île, à être productif·ve·s, indépendant·e·s, à ne pas être un fardeau pour les autres, nous en venons à considérer l’autonomie comme la clé du succès. Mais aujourd’hui, nous nous demandons : qu’est-ce que la solidarité, cette chose à laquelle nous aspirons également, sans fardeau à porter ?
Si la solidarité naît du besoin (et Dieu sait que nous vivons actuellement une période de besoin), alors peut-être que la « solidarité » en temps normal n’en est pas vraiment une. Cette réalité est difficile à vivre. Chaque jour, nous avons été témoins du génocide per-pétré à Gaza, de la guerre menée par les puissances occidentales à Goma pour s’emparer des ressources, du nettoyage ethnique au Darfour, de l’érosion des droits des groupes les plus vulnérables par les gouvernements du monde entier. Face à toutes ces injustices qui se déroulent bien au-delà des théâtres (et aussi à l’intérieur de ceux-ci), nous avons essayé de nous serrer les coudes de manière radicale.
Ensemble, nous avons traversé la maladie, la colère et le deuil. Alors que nous assistions à tout cela, nous sommes resté·e·s debout, même si nous avions souvent l’impression d’être enlisé·e·s dans des sables mou-vants. Rester uni·e·s semble parfois être la seule chose que nous puissions faire. La solidarité est devenue plus qu’une stratégie ; c’est la survie même, un moyen de ressentir obstinément dans un monde qui nous pousse continuellement vers l’apathie.
Alors que les soins, la résistance et les liens sont devenus plus urgents, plus vivants pour nous, non seulement dans notre parcours personnel, mais aussi concrètement dans le monde en général, nous avons réalisé quelque chose : ce qui découle d’un besoin s’avère être une nécessité ; lorsque les temps sont durs, le fardeau est plus léger s’il est partagé par plusieurs. Nous nous sommes posé la question suivante : comment réparer ce qui est brisé ? Et bien sûr, nous n’avons pas la réponse. Mais nous pensons que cela commence lorsque nous imaginons chaque problème comme un problème collectif.
Être sans domicile fixe, comme nous l’avons été, est considéré comme un fardeau. Lorsque nous recevons l’attention d’autrui, lorsque nous sommes invité·e·s chez quelqu’un, il va de soi que nous rendons la pareille : nous voulons partager ce que nous avons, voire diviser certaines choses en deux. Et ce qui résulte de cette pratique, c’est un écosystème de partage, de responsabilité partagée, de destin commun, la conscience que le fait d’élever quelqu’un d’autre nous élève toustes. Dans les années à venir, nous retournerons chez nous, mais ce que nous avons construit et partagé ensemble ne s’arrête pas là. Nos portes vous seront ouvertes de tous côtés.
En attendant, nous serons ici et là, les un·e·s pour les autres et les un·e·s avec les autres.
Alors, mes cher·e·s ami·e·s, soyons le fardeau les un·e·s des autres.
Avec espoir, toujours,
Kaaitheater
(Texte par Maria Dogahe, Elia Ephron & Dagmar Dirkx)








