Engage-toi dans l'Armée de la Dignité

par Chokri Ben Chikha
28.07.26

Chaque saison, nous donnons carte blanche à un (ou plusieurs) artiste(s) de notre programmation. Nous leur demandons de rédiger un texte, un essai ou toute autre contribution en lien avec le thème général de la saison, leur spectacle, une réflexion sur les arts du spectacle… Pour la saison sep26-feb25, notre dernière saison nomade, le metteur en scène Chokri Ben Chikha a rédigé le texte ci-dessous : un appel lancé à tous les jeunes âgés de presque 18 ans pour qu’ils s’engagent dans l’Armée de la Dignité.

 

Engage-toi dans l'Armée de la Dignité 

Lettre ouverte à tous·tes les jeunes de presque 18 ans 
28/04/2026 
Ministère de l'Humanité 
Département de la Dignité 

Cher·e jeune, 

Félicitations. L'année prochaine, tu auras 18 ans. 

Ce moment n’a rien d’anodin. Tu deviens adulte sur un continent qui est le berceau de la liberté, des droits humains, de l’État de droit et de la civilisation. L’Europe ne manque pas de belles formules à ce propos. La Belgique aussi, d’ailleurs. Nous chérissons les valeurs. Nous les imprimons sur des sites web, dans des notes de politique générale, dans des discours, dans des manuels scolaires et, quand ça s’avère nécessaire, dans des lettres solennelles adressées aux jeunes qui vont bientôt avoir dix-huit ans. 

Tu as reçu une telle lettre du ministère de la Défense. 

Elle indiquait que tu allais bientôt avoir 18 ans, qu’il s’agissait d’une étape importante dans ta vie, que tu pouvais participer à un parcours militaire volontaire et qu’on espérait « pouvoir compter sur toi pour faire la différence pour notre pays » (lettre du ministère de la Défense, année de service militaire volontaire, 2025). 

C'est magnifique ! 

Un gouvernement qui s'adresse à toi personnellement. Un État qui te prend en compte. Un pays qui te dit : « Jeune, tu comptes, tu peux servir, tu peux apporter ta contribution, tu peux faire la différence. » 

C'est émouvant. 

Peut-être as-tu même déjà assisté à une séance d’information. Le 19 novembre 2025, la Défense a organisé à Gand une première journée d’information sur l’année de service militaire volontaire. Quelque 700 jeunes, presque tous·tes de ton âge, s'y sont rassemblé·es. La Défense espère qu’à l’issue de cette séance, 1 500 jeunes s’inscriront, dont une sélection entamera effectivement la formation. 

C'est ainsi que fonctionne un système : visible, organisé, convaincant. Et sûre.  

Car soyons honnêtes : la sécurité est importante. Le monde est dangereux. Il y a des guerres, des menaces, des drones, des flux migratoires, des cyberattaques, de la désinformation. Nous le savons. 

Heureusement que nous avons des dirigeant·es. 

Des dirigeant·es qui mettent en garde. Des dirigeant·es qui reconnaissent des schémas avant même que les citoyen·nes ordinaires ne sachent qu’il y en ait un. C’est ainsi que le ministre de la Défense a déclaré que des drones volaient en formation au-dessus de la Belgique, avec des techniques qui viendraient « tout droit du manuel des Russes ». 

Il s’est avéré par la suite que l’une des images ne montrait pas un drone, mais un hélicoptère de police. Ça, nous le savons entre-temps aussi.  

Car en période de menace, il faut agir vite. Et quand on agit vite, on voit parfois plus que ce qu'il y a. Ou autre chose que ce qu’il y a. 

Mais le sentiment est là. 

Et cela suffit souvent. 

Quand le sentiment l’emporte sur les faits, la frontière de la vérité se déplace. 

État de droit 

En matière d’asile et de migration, l’État également fait preuve d’une souplesse impressionnante dans sa manière d’aborder la réalité. 

Les pouvoirs publics ont été condamnés des milliers de fois pour ne pas avoir offert aux personnes l’accueil auquel elles avaient légalement droit. Les juges ont imposé des astreintes. Et la ministre a déclaré qu’elle refusait de les payer parce que ça ne l’arrangeait pas politiquement. 

La réaction du pouvoir judiciaire a été cinglante : les décisions de justice sont contraignantes pour tout le monde, y compris les pouvoirs publics. Ne pas les appliquer porte atteinte à l’État de droit. 

C'est clair. 

Et en même temps, ça peut manifestement aussi faire l'objet d'un débat. 

Jusqu'ici, tout est sous contrôle. 

Technologie 

Et puis, il y a autre chose. 

Pas à côté de tout cela. 

Mais à travers tout cela. 

Quelque chose qui agit plus vite que les ministres. 
Plus vite que les juges. 
Plus vite que toi. 

Quelque chose qui détermine ce que tu vois. 
Ce que tu entends. 
Ce que tu crois. 

La technologie. 

Pas en tant qu'outil. 

Mais en tant qu'environnement. 

Tu vis dans un univers où les algorithmes déterminent ce qui est visible. Où les réseaux sociaux ne se contentent pas de montrer ce qui existe, mais contribuent à définir ce qui semble important. Où la technologie ne se contente pas de diffuser de l'information, mais structure les émotions. 

Les systèmes d’entreprises telles que Meta (Mark Zuckerberg), X (Elon Musk), Google (Sundar Pichai) et OpenAI (Sam Altman) contribuent à déterminer ce que tu vois, ce que tu crois et la rapidité avec laquelle tu réagis. 

Des systèmes où la colère l’emporte sur la nuance. 
Où la peur l’emporte sur la vérité. 
Où la simplicité l’emporte sur la complexité. 

Ça aussi, nous le savons. 

Il y a dix ans, Nick Bostrom, philosophe suédois et directeur du Future of Humanity Institute à l’Oxford Martin School, nous avertissait qu’il fallait doter les machines de valeurs humaines. 

Aujourd’hui, nous assistons à un phénomène différent. 

Ce n’est pas la machine qui est dépourvue de valeurs. 
Mais l’homme qui perd les siennes. 

Comme le décrit Bas Heijne (NRC, 24 avril 2026) : ce n’est pas la technologie qui nous déshumanise, ceux·celles qui la construisent et l’utilisent font de plus en plus souvent preuve de mépris pour la dignité humaine. 

Les entrepreneur·euses technologiques parlent ouvertement de la société comme d’un système qui doit être reprogrammé. Des gens comme de données. De la différence comme d’une erreur. Des voix dissidentes comme d’un bruit de fond. 

Lorsque l’humain·e devient un système, la mesure de l’humain disparaît. 

Et soudain, le monde change. 

Pas de manière visible. 
Mais fondamentalement. 

Nous n’avons pas seulement peur des ennemi·es. 
Nous commençons à nous voir les un·es les autres comme des ennemi·es. 

Une guerre de tous·tes contre tous·tes. 

Et c'est dans ce monde-là que tu vas avoir dix-huit ans. 

Félicitations ! 

Le 4 février 2026, il s'est produit quelque chose que je ne peux guère décrire autrement que comme une révélation. 

Comme si une lumière s'était allumée. Dans une salle de l'UGent, à Gand, devant environ 600 jeunes, tous·tes de ton âge. J'avais été invité à participer à « La Leçon du Siècle ». 

Avec les historien·ne·s Gita Deneckere, Koen Aerts et chercheuse et militant spécialisé dans les droits de l'homme Brigitte Herremans, nous avons discuté avec ces jeunes de la guerre et de l’imagination. De la propagande et de la vérité. De la manière dont les sociétés se perçoivent en période de conflit. 

Nous avons exploré une idée rarement exprimée explicitement : que les sciences humaines ne sont pas un luxe, mais des conditions existentielles à la démocratie. Que l’imagination n’est pas un accessoire, mais une condition préalable à la liberté. Qu’une société ouverte ne peut exister que si les citoyen·nes sont capables d’imaginer des réalités alternatives. 

Sans imagination, pas d’alternative. 

Sans alternative, pas de liberté. 
Et c’est là que cela s’est produit. 

Pas de spectacle. 
Pas de slogans. 
Pas de réponses toutes faites. 

Mais des jeunes qui réfléchissaient. 
Des jeunes qui écoutaient. 
Des jeunes qui essayaient de comprendre. 

Et c’est là que je l’ai remarqué. 

Cela ne peut pas être une coïncidence. 

À peu près autant de jeunes. 
La même ville : Gand. 
Le même âge. 

D'un côté, une journée d'information du ministère de la Défense. 
De l'autre, un exposé sur la guerre, l'imagination et la démocratie. 

Deux rassemblements. 
Deux directions.  

D'un côté : apprendre à réagir. 
De l'autre : apprendre à comprendre. 

Et ça ne m'a plus quitté. 

l'Armée de la dignité 

Quelque chose est en train de changer. 

Lorsqu’un ministre invoque une menace en s’appuyant sur des images qui, rétrospectivement, s’avèrent montrer autre chose, il ne s’agit pas seulement d’une erreur. Mais de la manière dont fonctionne la peur. 

Quand un ministre méprise des décisions de justice, il ne s’agit pas simplement de politique. Mais de la manière dont les règles disparaissent. 

Quand la technologie détermine ce que tu vois, il ne s’agit pas uniquement d’information. Mais de la manière dont la réalité est façonnée. 

Et la même chose se produit encore et encore. 

En douceur. 
Presque imperceptiblement. 

Celui·celle qui porte atteinte à la dignité d’autrui perd également sa propre dignité. 

Quand la peur l’emporte sur la vérité : 

Celui·celle qui porte atteinte à la dignité d’autrui perd également sa propre dignité. 

Lorsque les règles sont appliquées de manière sélective : 
Celui·celle qui porte atteinte à la dignité d’autrui perd également sa propre dignité. 

Quand les personnes sont réduites à des données, à un problème, à un risque. 

On ne peut pas croire aux droits humains le lundi et les relativiser le mardi. 

Pris isolément, ces faits semblent sans lien. 

Ensemble, ils forment un système. 

Un système où tout va plus vite. 
Sauf la réflexion. 

Un système où tout devient plus efficace. 
Sauf l’humanité. 

Quand la rapidité devient la norme, la capacité à marquer une pause disparaît. L’accoutumance est la plus silencieuse des complicités. Regardez les génocides qui se déroulent actuellement en Palestine, au Soudan,… 

Et le plus inquiétant n’est pas que cela se produise. 
Le plus inquiétant, c’est que nous commençons à nous y habituer. 

C’est pourquoi je t’écris cette lettre. 

Pas seulement en tant que professeur ou metteur en scène, mais aussi en tant que père. 

Mon fils aura dix-huit ans cette année. Il croit encore que le monde peut devenir meilleur. 

Et c’est précisément ce qui le rend vulnérable. 

Pas parce qu’il est faible. 
Mais parce qu’il ne s’y est pas encore habitué. 

Le monde lui apprendra à aller de l’avant. Mais si tu dois mettre ta conscience de côté pour aller de l'avant, tu avances peut-être, mais pas en tant qu'être humain. 

Donc, il faut qu’on fasse autre chose. 

Quelque chose qui semble absurde. 
Quelque chose qui ne rentre pas dans le cadre. 
Quelque chose qui ne figure dans aucune note d'orientation. 

Nous devons créer une armée. 

Pas une armée d'armes. 
Pas une armée de la peur. 
Pas une armée de rendement. 

L’Armée de la Dignité. 

Oui. 

Certains diront que c'est trop « woke », prétentieux, voire absurde.  

Mais moins absurde: 
qu'un hélicoptère qui se transforme en menace, 
qu'une loi qui devient facultative, 
qu'un être humain transformé en un ensemble de données, 
qu'une société qui devient un système, 
qu'un monde qui devient une guerre de tous·tes contre tous·tes. 

Qu'est-ce que ça signifie concrètement 

L' Armée de la Dignité n'est pas une formation. 

C'est une force d'opposition. 

Tu apprends comment fonctionne la peur. 
Tu apprends comment fonctionne le pouvoir. 

Tu apprends comment fonctionne la technologie. 

Tu apprends que tout ce qui est publié n’est pas forcément vrai. 
Tu apprends que tout ce qui est décidé n’est pas forcément juste. 
Tu apprends que tout ce qui est efficace n’est pas forcément humain. 

Et tu apprends, encore et encore : 

Celui·celle qui sape la dignité d’autrui perd aussi sa propre dignité. 

Tu apprends que la dignité n’est pas un luxe. 
Mais une limite. 

Qu'est-ce que cela t'apporte ? 

Pas de certitude. 
Mais de la résistance. 

Contre la vitesse sans direction. 
Contre le pouvoir sans limites. 
Contre la technologie sans l'humain. 

Tu apprends que le cynisme n'est pas une solution. 
Le cynisme, c'est un idéalisme fatigué qui a baissé les bras. 

C'est pourquoi nous t'invitons. 

Rejoins l'Armée de la Dignité. 

Des journées d'information sont prévues à Ostende et à Bruxelles  
Et d'autres suivront. 

 

 

Chokri 

Volontaire dans l'Armée de la Dignité