Là où un plâtre ne sert à rien

La première semaine de mars – qui précède la Journée internationale des femmes – s’est tenue la quatrième édition de WoWmen! à Bruxelles. Ce programme alliant performances, conférences, débats, films et ateliers porte un regard critique sur l’état du genre, de l’art et de la société. Passa Porta et le Kaaitheater ont invité deux jeunes auteurs belges, la néerlandophone Aya Sabi et le francophone Thibault Scohier, à assister à WoWmen! et à réagir à cette expérience en écrivant un nouveau texte. Découvrez ci-dessous la contribution d’Aya Sabi.


Cette commande rémunérée est la dernière jusqu’à nouvel ordre. Quand ce nouvel ordre arrivera reste incertain. La Belgique est confinée et la dernière chose que les gens veulent acheter, c’est un nouveau texte littéraire, me semble-t-il. Le papier toilette atteint aujourd’hui des sommets de popularité bien plus élevés (bien que l’on puisse tout naturellement se demander si cela n’a pas toujours été le cas). On a déjà tant écrit, tant pensé et tant produit : ce dont le monde a maintenant besoin, c’est de personnes sachant coudre des masques, d’infirmiers, de pneumologues, de virologues, de garnisseurs de rayons et d’enseignants flexibles.

Les mots me manquent à moi aussi. Qu’est-ce qui a encore de l’importance aujourd’hui ? Qu’écrivais-je avant que tout cela ne commence ? Mon partenaire s’étonne : tu m’as parlé des heures durant de tout ce qu’ont dit Rosi Braidotti et Minna Salami au Kaaitheater, des choses qui étaient nouvelles pour toi. Tu dois bien pouvoir écrire quelque chose là-dessus. Oui, je pourrais, mais qu’est-ce que cela va changer, cette question me tourne dans la tête dès que je veux m’y mettre. Après tout cela, ne devrais-je pas mettre fin à mon parcours universitaire et faire quelque chose qui aide les autres et moi-même, apprendre à coudre par exemple ?

Braidotti a dit que l’objectif n’est pas de connaître. Nous devons penser. C’est un acte permanent. Salami l’a décrit comme une source de grand plaisir (joy). Le combat, c’est carpe diem. Elle est une femme noire qui, en dépit des structures patriarcales, racistes et sexistes qu’elle voyait, savait ce qu’elle voulait, pourquoi elle faisait les choses, elle est une femme consciente de son propre développement, de son propre corps, désirant œuvrer à une meilleure version d’elle-même et du monde. C’est comme vivre après une expérience de mort imminente. C’est vouloir vivre. C’est vouloir écrire. « Joy », ce n’est pas un fou rire avec ses amis en sirotant un cappuccino sans lactose. C’est trouver de nouvelles formes de langage et de récit pour se libérer soi-même, mais aussi un fou rire avec ses amis en sirotant un cappuccino sans lactose. C’est prendre soin de soi. Prendre soin de tous ceux qui nous lisent.

Salami a pris soin de moi. Je me sens coupable d’écrire, non seulement en pleine crise de coronavirus, mais aussi à cause de tout ceci. Car que signifient les mots ? Les mots dans les livres que j’étudie pendant ma formation théorique, mais aussi les mots que je produis moi-même ? On ne peut ni les serrer dans ses bras, ni les utiliser pour monter une armoire, ni s’en servir pour fabriquer un plâtre et soigner une jambe cassée. Je veux me sentir satisfaite après ma journée de travail : l’entamer avec un objectif précis et le remplir. Mais en même temps, je veux pouvoir rentrer chez moi sans garder mon travail dans un coin de ma tête.

Je ne le fais pas, mon travail m’accompagne toujours chez moi, il est là quand j’ouvre les yeux et quand je les ferme. En fait, ma vie privée, c’est mon travail, surtout les parties qui font le plus mal : un cœur perdu, une âme brisée. Minna Salami appelle cela une occupation à plein temps, une seconde nature, une partie de la solution est d’être tout le temps « en train de ». Quelle solution ? Mon travail, les mots, mes personnages sont à tel point ancrés dans ma conscience et mon inconscient que j’en fais des cauchemars, que je ne dors pas pendant des nuits, que je m’installe fatiguée à la table du petit déjeuner, que je m’assieds à mon bureau avec un mal de tête, et que je fais comme si je « travaillais » alors que je rumine.

… les mots pour guérir quelques morceaux du monde.

 

Comment donner du sens à une journée, combien d’heures de productivité sont nécessaires pour y parvenir, combien de mots dois-je avoir écrits pour me sentir bien, qui attend encore un livre de plus ? Comment raconter quelque chose de nouveau ? Et comment faire en sorte que les gens écoutent, me lisent ? En suis-je capable ? Après la conférence de Salami, j’ai regardé la femme qui était assise à côté de moi, une professeure de l’université d’Utrecht, quelqu’un d’admirable, pas forcément par son parcours académique, mais plutôt par qui elle était en tant que femme : une personne qui utilise aussi les mots pour guérir quelques morceaux du monde. « Je ne crois vraiment pas qu’elle puisse voir tout ce qui ne va pas au niveau structurel et se réveiller chaque matin avec autant d’énergie et d’enthousiasme pour se défaire de tout en écrivant », lui ai-je dit. « Moi non plus », a-t-elle répondu.

Mais la quantité d’énergie ou de « joy » avec laquelle Minna Salami se réveille chaque matin n’a, en fait, pas d’importance. J’y ai réfléchi et suis parvenue à la conclusion qu’il y a ainsi beaucoup de sens que je refuse de voir. Que le monde serait meilleur si nous travaillions tous à nous-mêmes et à notre propre développement. Mais comme nous ne pouvons pas l’exiger des autres, nous le faisons nous-mêmes, en comptant combien de gouttes forment une rivière. Surtout maintenant, alors que je ne parviens pas à coucher des mots parce que le monde est à l’arrêt, alors que nous sommes tous confinés et que la nouvelle phrase d’accroche à succès est « aplanir la courbe ». Et c’est précisément ces jours-ci que j’ai déjà reçu quatre messages de gens qui ont (re)lu mon premier livre et que j’ai sans doute réussi à distraire, quelques heures par jour.

Lorsque j’ai commencé mon livre en 2016, je me sentais coupable d’utiliser du temps pour produire des mots. Je me répète : des mots qui n’aident pas à monter une armoire, qu’on ne peut pas serrer dans ses bras, qui ne sont pas un plâtre. Mais des années plus tard, quand tout s’éteint, quand le monde fait marche arrière, quand l’ennui s’empare de nous, quand on ne peut plus s’asseoir sur une terrasse ou aller au cinéma, ce sont les mots qui restent et qui nous donnent à nouveau du sens, qui soignent les blessures logées à l’intérieur de notre peau, là où c’est profond, là où un plâtre ne sert à rien. Des fissures dans l’obscurité.

Lorsque l’on a demandé à l’anthropologue Margaret Mead quel était le premier signe de civilisation, elle a répondu qu’il s’agissait d’un fémur : cassé et guéri. Un animal meurt d’une fracture du fémur parce qu’il n’est plus capable de se nourrir seul, de boire seul, il reste couché jusqu’à ce qu’il soit mangé vivant par d’autres animaux plus élevés dans la hiérarchie. Mais il y a eu quelqu’un qui s’est occupé de celui qui s’était cassé le fémur. « Aider quelqu’un qui rencontre des difficultés, c’est là que commence la civilisation », a dit Mead.

La civilisation commence là où une autre personne se soucie de vous, enroule une couverture autour de vos épaules, souffle dans vos mains. Reste. Quand nous avons des problèmes, nous revenons au langage et au récit, aux vers et à la poésie, à un « je t’aime » et un « courage ». Ce sont les mots qui guérissent. Ce sont les mots.

Aya Sabi, le 20 mars 2020

Traduit du néerlandais par Judith Hoorens

 

Aya Sabi (1995) est une autrice belge néerlandophone. Elle a publié son recueil de nouvelles Verkruimeld Land en 2017. Son prochain livre Half Leven paraîtra aux éditions Das Mag en 2020. Elle est parmi les jeunes auteurs.trices soutenues par Passa Porta dans le cadre du projet européen CELA et elle poursuit ses études de science islamique et d’arabistique à la KULeuven.